La belle Alsace

Carnets de route amoureux

Strasbourg, à ton tour

Reflets de Strasbourg, février 2017

 

L’audience était clairsemée dans la nef protestante de l’église Saint-Pierre le Vieux, la faute, en partie, à une communication peu efficace, handicapée de surcroît par des supports manquant de visibilité et d’attractivité ainsi que par l’absence de relais institutionnels solides. Pourtant, en cette soirée du 2 février 2017, la poésie des œuvres miraculeusement sauvées des flammes d’Heinrich Laufenberg fut exaltée avec autant de science que d’émotion par les voix et les instruments de l’Ensemble Dragma. Les volutes vocales chaleureuses et envoûtantes d’Agnieszka Budzińska-Bennett dont la harpe dispensait généreusement ses scintillements arachnéens, l’éloquence assurée et captivante de ce merveilleux diseur qu’est Marc Lewon, également expert à faire jaillir de son luth des rythmes affirmés et des résonances subtiles, la virtuosité sans faille mais pourtant dénuée d’ostentation de la discrète et essentielle Jane Achtman ont réussi à convoquer avec une étonnante puissance l’imaginaire raffiné et coloré de ce lointain XVe siècle à tel point que l’auditeur pouvait, au-delà de son plaisir d’écoute, avoir le sentiment d’effleurer de l’âme quelque chose de la réalité sensible de l’époque et du compositeur. Un moment privilégié, hors du temps, que l’on aurait voulu partagé par un plus large public.

Strasbourg, qui dispose de nombreux atouts historiques, artistiques et matériels pour être un phare en matière de musique, n’éclaire bien souvent guère plus qu’un lumignon, du moins lorsqu’il s’agit du répertoire dit « classique. » La municipalité préfère visiblement engloutir des sommes conséquentes dans des manifestations à caractère bêtement commercial, comme ce « Strasbourg mon amour » grotesque à force d’être pesamment surjoué qui s’apprête, durant dix jours, à dresser ses tréteaux pour vendre des kilos de guimauve douceâtre estampillée saint Valentin, plutôt que mener une action de fond pour offrir à ses ensembles musicaux et aux associations de concerts le soutien, la coordination et la visibilité qu’ils méritent. Si un festival comme Voix et route romane porte courageusement, depuis plus de vingt ans, l’étendard des répertoires médiévaux, il est, à mes yeux, assez incompréhensible qu’aucune série un tant soit peu étoffée et permanente de concerts autour des périodes baroque et classique n’existe à ce jour ; on rêve aux redécouvertes qui pourraient s’y dérouler, notamment en ce qui concerne le patrimoine musical alsacien dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’est pas prophète en sa région, à la place tutélaire que pourrait y occuper la figure de Jean Sébastien Bach tant prisée sur les bords de l’Ill et pourtant pas si bien servie qu’elle le pourrait, aux échanges qui pourraient naître avec certaines cités musiciennes, comme la toute proche Bâle qui, elle, offre depuis quelques années une brillante saison de concerts à libre participation financière avec ses Abendmusiken in der Predigerkirche. On me rétorquera sans doute que ce genre de projet, imaginé en compagnie de la robe dorée de l’excellent Fioretti servi au Zehnerglock, une winstub gourmande, chaleureuse et très abordable récemment reprise par un jeune chef rue du Vieil-Hôpital et qui mérite visite, ne fera pas courir les foules, et on dégainera ensuite les excuses du coût ou de l’élitisme, ces cache-vacuité qui permettent si facilement de s’exempter de toute forme de réflexion un tant soit peu audacieuse. Car oui, il faut avoir le panache de courir le risque de quelques sièges vides au départ et celui de s’investir pour qu’ils ne le soient plus, non du bout des lèvres mais avec cœur, et sans transiger sur la qualité de ce que l’on propose. D’autres le font avec succès et cette recherche d’excellence n’empêche nullement à des activités plus commerciales de se dérouler parallèlement ; on peut même espérer qu’une partie des dividendes des unes puisse contribuer à l’établissement puis au renforcement de l’autre, autorisant ainsi son accès à un plus vaste public, étant entendu que permettre à ceux qui le souhaitent et sont plus nombreux que les édiles l’imaginent de côtoyer la beauté devrait participer à tout projet politique digne de ce nom.

Strasbourg, toi qui vas nous seriner la rengaine rance et égrillarde du « tu m’aimes combien ? », j’ai envie de te répondre : « tellement que je brûle de te voir te hisser à la hauteur de ta réputation et pas seulement de te vendre à ceux qui savent si sournoisement t’exploiter. » Faisons un rêve, Strasbourg, mon amour — Strasbourg, à ton tour.

Heinrich Laufenberg, le phénix de Saint-Jean

Rhin supérieur (Strasbourg ?),
Vierge à l’Enfant, milieu du XVe siècle
Bois polychromé, 66 x 50 x 16 cm,
Strasbourg, Musée de l’Œuvre Notre-Dame
cliché © Musées de Strasbourg

 

Lorsque vous irez vous promener à Strasbourg du côté des Ponts couverts, vous verrez se refléter dans les eaux de l’Ill les murs de l’ancienne Commanderie Saint-Jean qui abrite aujourd’hui l’École nationale d’administration. Dans les premiers jours du printemps 1460, un vieil homme mourut en ces lieux ; il était poète, penseur et musicien ; il se nommait Heinrich Laufenberg. Rien ne devrait subsister de lui. Les vicissitudes de l’histoire ont ruiné les bâtiments qui l’ont vu vieillir puis s’éteindre et dispersé ses os mais, pire, les manuscrits où étaient notées ses œuvres ont été irrémédiablement réduits en cendres.

La nuit du 24 au 25 août 1870 dut, pour maint Strasbourgeois, briller des lueurs effroyables de l’Apocalypse. Provoqué par le déluge des obus prussiens, l’incendie de la Bibliothèque, alors la deuxième de France pour le nombre d’ouvrages conservés dont certains uniques tels le célèbre Hortus deliciarum de Herrad von Landsberg ou des traités du non moins renommé Maître Eckhart, représenta une immense catastrophe patrimoniale. Par chance, si l’on ose employer ce mot en pareille circonstance, la richesse inestimable de ses collections avait attiré en nombre chercheurs et curieux, et certains d’entre eux furent même suffisamment bien inspirés pour prendre des copies de tout ou partie des codex qu’ils consultaient. Parmi ces savants, Philipp Wackernagel se concentra plus particulièrement sur l’œuvre de Laufenberg, dont il édita, en 1867, les quelque 120 chansons – dont 17 pourvues d’une mélodie sans qu’il soit possible de dire si ce nombre était ou non plus important – transmises par un manuscrit strasbourgeois détruit par les flammes trois ans plus tard. Mais, au fait, me direz-vous, que savons-nous de ce lointain écrivain et compositeur médiéval ? Comme souvent, sauf exception, dans le cas des hommes de cette époque, les éléments que l’on peut glaner à son sujet donnent, au mieux, l’esquisse incertaine de son itinéraire. Il était très probablement originaire de Fribourg-en-Brisgau où on peut le supposer né aux alentours de 1390 et où il fit une partie de sa carrière ecclésiastique en qualité de chapelain de 1421 à 1424, date à laquelle il y acquit une maison, avant qu’on le retrouve – notons toutefois qu’il n’est pas absolument certain qu’il ne s’agisse pas d’un homonyme – à Zofingue, dans l’actuelle Suisse, en qualité de doyen du chapitre collégial de Saint-Maurice en 1433-1434, puis qu’il revienne avec ce même titre à la cathédrale de Fribourg-en-Brisgau sans doute en 1441. L’heure de la retraite sonna pour Laufenberg en 1445 et c’est alors qu’il gagna Strasbourg et la Commanderie Saint-Jean où il mourut le 31 mars 1460. Voici pour ce qui est à peu près certain, auquel il faut ajouter la liste de ses œuvres ; outre les chansons déjà citées, on note, entre autres, plusieurs poèmes didactiques dont seul le Regimen (1429), un traité de 6000 vers consacré à l’hygiène du corps, a été intégralement préservé grâce à sa forte diffusion, mais également une traduction en rimes du Speculum humanæ salvationis (Spiegel menschlichen Heils, 1437) ainsi qu’une épopée mariale en vers, le Buch der Figuren, tous disparus en fumée.
Fait suffisamment rare alors pour être souligné, la majorité des productions de Laufenberg est datée, ce qui permet d’avoir une idée précise de la partie la plus active de sa carrière, qui prit place entre 1418 et 1445. Le corpus des chansons, que celles-ci soient des compositions originales ou des contrafacta, en l’occurrence des mélodies profanes sur lesquelles il adapta un texte sacré, est tout à fait passionnant car, outre la beauté des pièces qui peuvent encore être chantées aujourd’hui, la piété qui se dégage d’elles est en parfaite concordance avec l’expression artistique principale qui se développa dans les territoires rhénans durant les cinquante premières années du XVe siècle et que les historiens de l’art du XXe siècle nommèrent weicher Stil (style « doux » ou « velouté »), illustré, dans le domaine de la peinture, par des artistes comme le Maître de sainte Véronique ou le Maître du Paradiesgärtlein, dont le Musée de l’Œuvre Notre-Dame conserve deux superbes panneaux, et, dans celui de la sculpture, par la tradition des « belles madones » dont on peut admirer un riche aperçu au Musée Unterlinden. Ces œuvres reflètent parfaitement l’atmosphère paisible et rêveuse de sa musique, par le subtil mélange entre inspirations profane et sacrée sur lequel repose une partie de son charme, sa volonté de solliciter la sensibilité de l’auditeur pour stimuler sa foi (la devotio moderna est alors en pleine expansion) et susciter son adhésion envers le discours moral développé dans les textes, qu’ils prêchent le mépris des attraits du siècle, comme dans Ein lerer rúft vil lut, dialogue entre un maître et un jeune homme, le plus sage finissant par mettre le plus insouciant dans le droit chemin, ou l’aspiration aux joies célestes (la « maison » tant espérée dans Ich wölt, daz ich do heime wer), son choix de s’en tenir à une grande netteté de construction pour que rien ne vienne brouiller son message, une exigence de simplicité que l’on retrouve également dans les illustrations des Bibles d’images ou les textes traduits en langue vernaculaire à la même époque dont le trait que nous jugeons parfois fruste vise avant tout à l’accessibilité et, par là-même, à l’efficacité des images.

Deux ou trois ans après la mort de Laufenberg, un sculpteur de grand talent vint s’installer à Strasbourg et y illustrer par une série de chefs-d’œuvre un style de représentation moins abstrait, plus soucieux de vérité psychologique ; avec Nicolas de Leyde, une nouvelle ère expressive s’ouvrait indubitablement, mais sous ses paupières mi-closes, son Homme accoudé semble toujours suivre aujourd’hui une rêverie intérieure qui n’est sans doute pas très éloignée de l’univers de notre compositeur.

 

Pour poursuivre votre découverte de Laufenberg, mais également de ses contemporains, je vous recommande chaleureusement le disque enregistré en 2014 par l’Ensemble Dragma (Agnieszka Budzińska-Bennett, voix, harpe et chifonie, Jane Achtman, vièle à archet et cloches, Marc Lewon, voix, luth à plectre et vièle à archet) qui ressuscite ces musiques sauvées de l’oubli, voire de la disparition, avec une justesse d’intentions, une humilité ainsi qu’un art du chant et du jeu instrumental également admirables et envoûtants. L’extrait qui vous en est proposé au début de ce billet est une chanson spirituelle de Laufenberg, Ich wölt, daz ich do heime wer (Je voudrais être à la maison).

Kingdom of Heaven, Ensemble Dragma, 1 CD Ramée RAM 1402

Au delà du miroir. Wolfgang Amadeus Mozart à Strasbourg

Jean Hans (Strasbourg ?, c.1765 – ?, après 1805),
Vue du quai Saint-Nicolas, c.1800
Gravure aquarellée, 43,7 x 56,1 cm,
Strasbourg, Cabinet des Estampes et des Dessins
cliché © Musées de Strasbourg

 

Que pouvait bien avoir en tête l’homme de vingt-deux ans aux traits creusés par la fatigue d’un voyage aux haltes trop courtes pour lui permettre de se reposer, lui qui, de son propre aveu, ne parvenait pas à dormir en voiture ? Il laissait derrière lui un Paris où tant de choses, en lui rappelant qu’il y avait été choyé et fêté tout juste quinze auparavant, lui avaient fait sentir d’autant plus douloureusement la morsure de la désinvolture polie dont on l’y accablait aujourd’hui. Il avait rêvé de gloire et de succès sur les bords de la Seine ; il y abandonnait le corps de sa mère bientôt oublié sous quelques pelletées de terre près de l’église Saint-Eustache. Il était temps pour lui de revenir vers la maison du père, celui dont il disait, enfant, qu’il venait juste après Dieu, mais malgré les marques d’affection dont il émaillait les lettres qu’il adressait à ce veuf sévère et inquiet, son peu de désir de retrouver Salzbourg finissait toujours par éclater au détour d’une phrase. Il rentrait pourtant. Au début du mois d’octobre de cette rude année 1778, il avait fait halte à Nancy et pris la plume le 3 pour témoigner du charme qu’il trouvait à cette ville riche « de belles maisons, de belles rues larges et de superbes places » déplorant seulement de n’y pas être mieux connu ; le lendemain, il la quittait pour ne plus jamais y revenir.

Mozart arriva à Strasbourg aux alentours du 10 octobre ; la volontiers grondeuse prévoyance paternelle l’y avait précédé en le recommandant au banquier Franck, dont on peut encore voir la belle demeure datée 1759 au 7 du quai Saint-Nicolas, qui, en favorisant ses possibilités de donner des concerts, l’incita à prolonger son séjour sur les bords de l’Ill. Rien ne laissait pourtant présager qu’il en serait ainsi tant le premier jugement du musicien sur la ville était tombé comme un couperet : « ici, tout est très pauvre. » Après l’éblouissant ordonnancement classique de la place Royale nancéienne, inaugurée deux mois tout juste avant sa naissance, la ville, avec son empreinte médiévale encore bien présente, lui était sans doute apparue poussiéreuse, arriérée, et les deux lettres qu’il y rédigea ne contiennent d’ailleurs pas une seule description, même succincte, du moindre édifice. Faut-il qu’il ait trouvé d’autres consolations dans ce décor qui le rebutait pour y demeurer presque un mois, certes avec l’aide, sur la fin, d’une inondation ; de fait, après la tension parfois extrême qui avait marqué les semaines précédentes, c’est le mot de relâche qui semble le mieux définir cette parenthèse alsacienne où se met silencieusement en œuvre un processus de décantation. Les deux concerts publics qu’il organise ne sont-ils qu’à moitié pleins ? Il l’oublie en étoffant plus généreusement leur programme. Ne lui rapportent-ils que la modeste somme de sept louis d’or ? Il s’en accommode quitte à en emprunter huit pour poursuivre son voyage. Ce qui lui importe, c’est de sentir se créer autour de lui un chaleureux courant de sympathie teintée d’admiration, comme lors du concert privé qu’il donne le 17 octobre, vraisemblablement au Poêle du Miroir, en présence d’amateurs éclairés au nombre desquels le duc Maximilien de Deux-Ponts, futur souscripteur d’Idomeneo qui deviendra un jour roi de Bavière ; sa plume se fait alors diserte et légère, on la voit presque gambader sur le papier : « les bravo et bravissimo ont de toutes parts volé vers moi », « les oreilles m’ont fait mal à force d’applaudissements » constituent autant de marques de reconnaissance pour le musicien mais, au-delà, « les gens disent que tout est si noble en moi, que je suis si posé et poli, que j’ai une si bonne conduite » mettent l’accent sur sa valeur en tant qu’individu — papa, tu peux être fier de moi, on dit que je suis quelqu’un de bien. « Vous ne pouvez pas savoir à quel point on m’honore et on m’aime ici », deux verbes révélateurs du caractère d’antidote de ce séjour strasbourgeois qui purge en partie la frustration artistique accumulée à Paris et console l’orphelin de la peine qu’il en ramène. Mozart revit, il va essayer en compagnie des Silbermann les orgues qu’ils ont construit en l’église Saint-Thomas et au Temple Neuf, il rencontre le maître de chapelle de la cathédrale, Franz Xaver Richter, dont il moque gentiment au détour d’une phrase le penchant pour la bouteille, et va écouter une de ses messes « composée de façon charmante », songeant que dans de meilleures circonstances, il aurait certainement pu briguer sa place.

Tout comme la majorité des lieux qu’il a pu fréquenter, les programmes interprétés par le musicien lors de ses trois concerts ont disparu. Rien n’empêche cependant d’imaginer qu’il ait pu jouer le « concerto de Strasbourg » cité deux fois en octobre 1777 dans les échanges épistolaires entre Léopold et lui, la première dans la relation d’une fête à l’occasion de laquelle le père a entendu le premier violoniste de la cour de Salzbourg, Antonio Brunetti, le jouer honorablement, la seconde lorsque le fils raconte l’avoir interprété avec aisance (« Es gieng wie Öhl ») lors d’un concert donné à Augsbourg. Les deux hommes n’avaient pas besoin d’en dire plus, tous deux savaient de quelle œuvre il s’agissait ; ils ne pouvaient pas imaginer qu’un certain nombre de musicologues, bien des décennies après, se tritureraient les neurones pour tenter de l’identifier. La seule chose certaine, c’est qu’aucun des cinq concertos pour violon de Mozart n’a été composé sur les bords de l’Ill, puisque tous l’ont été à Salzbourg en 1773 (n°1) et 1775 (n°2 à 5) ; s’agit-il du n°3 en sol majeur ou du n°4 en ré majeur, les deux pour lesquels penchent les spécialistes ? Le mystère refuse de se dissiper complètement, même si l’argument de la ressemblance du Rondeau final, aux forts accents populaires et débordant d’humour, du Concerto en ré majeur (n°4, KV 218) avec le Ballo Strasburghese d’une symphonie de Karl Ditters von Dittersdorf est assez séduisant.

Le 3 novembre 1778, c’est un homme régénéré qui, de la voiture qui filait vers Mannheim, voyait s’éloigner la flèche de la cathédrale de Strasbourg. Cette « ville vraiment horrible », si elle avait de prime abord offusqué son goût pour la modernité et n’avait pas accouru à ses concerts en aussi grand nombre qu’espéré, avait su lui offrir un havre inespéré, un presque chez soi chaleureux où reprendre souffle, forces et confiance. Paris avait définitivement enterré l’enfant prodige, Strasbourg avait discrètement mais sensiblement aidé le prodigieux musicien à reprendre son irrépressible envol.

 

Toutes les citations des lettres de Mozart sont extraites de sa Correspondance, éditée et traduite en français par Geneviève Geffray et publiée aux éditions Flammarion.

Accompagnement musical :

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Concerto pour violon et orchestre n°4 en ré majeur KV 218 : [III] Rondeau : Andante graziosoAllegro ma non troppo

Isabelle Faust, violon
Il Giardino Armonico
Giovanni Antonini, direction

Les concertos pour violon. 2 CD Harmonia Mundi HMC 902230.31

Remerciements :

À Florian Siffer du Cabinet des Estampes et des Dessins de Strasbourg pour la gravure de Jean Hans.

À Jean-Michel Wendling du site Maisons de Strasbourg pour ses informations sur certains des lieux fréquentés par Mozart lors de son séjour strasbourgeois.

Les atouts d’une grande. L’exposition Petits mondes au Musée de l’Œuvre Notre-Dame

Johann Wilhelm Baur (Strasbourg, 1607 – Vienne, 1642),
Port de mer, vers 1640
Gouache sur papier, 10,5 x 15,7 cm,
Strasbourg, Cabinet des Estampes et des Dessins
Photographie © Musées de Strasbourg / Mathieu Bertola

 

Approchez-vous, car ces tableaux sont faits pour être admirés de près, et le gardien qui, à l’entrée de la salle, veille attentivement à ce que vous n’en glissiez pas un sous votre manteau pour décorer votre salon, vous proposera une loupe afin que, profitant du moindre détail, votre plaisir soit encore augmenté. Si la fragilité des œuvres qu’il conserve ne les rend de coutume accessibles que sur rendez-vous, le très dynamique Cabinet des Estampes et des Dessins sort régulièrement de sa réserve pour aller exposer ses trésors hors les murs ; Dernière danse a hanté jusqu’à la fin de l’été la pénombre de la Galerie Heitz et rencontré un succès d’enfer, c’est maintenant au décor de meubles cirés et de subtil parfum d’encaustique du Musée de l’Œuvre Notre-Dame d’offrir un écrin choisi à Petits mondes.

Le mot même de miniature évoque un objet précieux réservé à un petit cercle de privilégiés ; ainsi en allait-il au Moyen Âge où elles ornaient de coûteux manuscrits et la même logique prévalut quand, au XVIe siècle, elles se libérèrent du parchemin pour devenir des créations indépendantes. L’exposition met en lumière trois artistes liés à Strasbourg s’étant attachés à cet art, les deux premiers y avant vécu et travaillé, le dernier y ayant été très apprécié si l’on en juge par la forte présence de ses œuvres dans les collections locales.
On repère la trace de Friedrich Brentel sur les bords de l’Ill en 1601, date à laquelle il est attesté comme citoyen de la ville où il mourra cinquante ans plus tard après y avoir possédé l’un des ateliers les plus actifs et y avoir formé nombre d’élèves, certains appelés à faire une belle carrière, comme Sebastian Stoskopff ou Matthäus Merian ; c’est d’ailleurs avec ce dernier qu’il réalisa sa plus glorieuse commande, la gravure de la Pompe funèbre de Charles III de Lorraine. Proche de la tradition flamande renaissante par ses minutieuses et pittoresques descriptions de joyeuses compagnies s’adonnant aux plaisirs de la convivialité (Scène champêtre, c.1620), il se montre également ouvert à des tendances alors plus modernes comme la représentation classicisante de la nature (La Tentation du Christ, début du XVIIe siècle), intégrant parfois des motifs directement importés d’Italie par des artistes actifs dans la Péninsule, tel Jacques Callot (Paysage avec ferme et ruines, 1629). Demande d’une clientèle riche et cultivée ou signe d’une éducation et d’une sensibilité humanistes, les sujets antiques tiennent une place de choix dans la production de Brentel, comme en atteste, entre autres, le tardif Orphée aux Enfers (1643) que l’on croirait échappé de la scène d’un théâtre ou d’un opéra ; il possède une dimension qui le rend très émouvant, car le vieux maître arrivé dans les ultimes années de sa vie y reprend une planche gravée pour illustrer les Métamorphoses d’Ovide par son élève, Johann Wilhelm Baur, mort l’année précédente. Le choix du moment précis où le musicien, armé du seul instrument de son art, se retourne et perd ainsi définitivement la possibilité d’arracher Eurydice aux rives du Styx ne doit probablement rien au hasard et peut sans doute se lire comme un hommage de l’aîné à son jeune disciple si prématurément disparu dont il ne cachait pas sa fierté de l’avoir formé.
Arrêtons-nous justement sur cet artiste strasbourgeois mort à Vienne à seulement 35 ans, qui avait choisi le soleil d’Italie, de Rome en particulier où il arriva d’Alsace à la fin de la décennie 1620, pour y laisser s’épanouir un talent qui fut vite remarqué et employé par les grandes familles de la cité éternelle, comme les Farnèse, et lui gagna la protection d’un homme qui devait connaître le brillant destin politique que l’on sait, le cardinal Mazarin. Avec Baur, la miniature se fait spectacle et se plaît à déborder virtuellement de toutes parts le cadre étroit qui la contient. Qu’il s’agisse du théâtral Bord de mer (c.1640) aux effets de foule soigneusement chorégraphiés, de l’ensauvagement de la nature dans la Madeleine dans le désert (après 1630) dont la symbolique étudiée montre que nous avons à faire à un peintre qui pense ses scènes, ou de la démonstration de virtuosité picturale du Chantier naval (c.1635-1636) où le souci tout septentrional de l’exactitude rencontre un goût évident pour l’anecdote pittoresque, on retient la volonté manifeste de Baur d’élargir l’horizon de ses scènes en y faisant entrer le plus possible d’espace et d’animation ; son pinceau laisse objectivement derrière lui le monde de la Renaissance pour se tourner vers celui plus ondoyant et flamboyant, au prix quelquefois d’un rien de mondanité, du Baroque.
Le troisième larron de cet accrochage est aussi le plus insaisissable. Hormis sa naissance à Francfort sur le Main en 1637, son intérêt pour la théologie, la médecine et la philosophie, et un itinéraire passant par Copenhague, Cassel, Dresde et peut-être Strasbourg, on ne sait, en effet, pas grand chose de Johann Nikolaus Gasner. Sa production, elle, a bien des choses à nous raconter ; elle forme avec celle de Baur une sorte de Janus baroque tant elle semble prendre le contre-pied de sa volubilité ensoleillée en préférant des atmosphères plus sombres, concentrées, silencieuses qui ne sont pas sans évoquer Salvator Rosa. Il y a ainsi quelque chose d’inquiétant voire de sourdement menaçant dans son Paysage héroïque avec une statue où grondent des cascades sous un ciel chargé sur lequel se détache un colosse dont on ne sait ce qui l’anime du chagrin ou de la colère, tandis que le Paysage avec arbres et ruines explore, en usant d’une palette presque monochrome, les territoires de l’immobilité et de la mélancolie, et qu’une touche d’un fantastique diffus imprègne le Paysage avec clair de lune. Gasner était également un virtuose du pinceau comme le démontre son cycle complet des douze mois et des quatre saisons où il parvient, avec trois fois rien sur des pastilles de quatre centimètres, à susciter des univers pleins de poésie.

En parcourant ces Petits mondes agencés avec autant d’intelligence que de goût, le visiteur se laisse gagner par le sentiment d’être l’hôte privilégié d’une de ces Kunstkammern que de riches amateurs firent fleurir à Strasbourg dès le dernier quart du XVIe siècle et dont les collections accueillaient volontiers des miniatures peintes pour la délectation des amateurs. En voir un si grand nombre rassemblé est une chance rare qu’il faut saisir pour son plaisir, mais aussi pour la fenêtre qu’ouvre cette exposition sur l’histoire de l’Alsace au XVIIe siècle, une période plutôt mal-aimée et dont il faudrait sans doute approfondir l’étude pour tenter de mieux en saisir toutes les subtilités. Petits mondes y apporte sa pierre ; il est peu de dire qu’elle est précieuse.

Petits mondes, miniatures du Cabinet des Estampes. Strasbourg, Musée de l’Œuvre Notre-Dame, du 15 octobre 2016 au 16 janvier 2017. Ouvert tous les jours sauf le lundi.

Petits mondes, album de l’exposition avec un texte de présentation de Florian Siffer. Édition des Musées de la Ville de Strasbourg/Le Cabinet de l’amateur (en vente au musée et en librairie, 9€).

Illustrations figurant dans le corps du texte :

Pour toutes : Strasbourg, Cabinet des Estampes et des Dessins, Photographie © Musées de Strasbourg / Mathieu Bertola

Friedrich Brentel (Lauingen, Souabe, 1580 – Strasbourg, 1651), Orphée aux Enfers, 1643. Gouache sur vélin, 9 x 13,5 cm

Johann Wilhelm Baur (Strasbourg, 1607 – Vienne, 1642), Le Chantier naval, 1635-36. Gouache sur parchemin, 25,4 x 17,8 cm

Johann Nikolaus Gasner (Francfort sur le Main, 1637 – ?), Paysage héroïque avec une statue, seconde moitié du XVIIe siècle. Gouache sur parchemin, 15 x 19 cm

Mer dat seye s’elsass

« On dirait l’Alsace où la terre a un cœur. »

Vue aérienne de Niedermorschwihr, Haut-Rhin, Alsace
Photographie de Tristan Vuano – À vue de coucou

 

Je ne suis pas né Alsacien et pas la moindre radicelle de mon arbre généalogique ne plonge, à ma connaissance, dans cette terre de l’est de la France. Pourtant, dès mon premier contact avec elle, il y a bientôt vingt ans, s’est élaborée une alchimie dont bien des ingrédients demeurent aujourd’hui encore un mystère pour moi. Mes chemins m’y ont reconduit sans que j’en aie, au départ, une claire conscience puis, une à une, des amarres de plus en plus nombreuses m’y ont attaché. Parmi les joies profondes que la vie veut bien m’accorder, celle de poser le pied en gare de Strasbourg puis de parcourir les rues jusqu’aux abords de la cathédrale pour déposer ma valise à l’hôtel tient une place de choix, et je vis, entre deux visites qui semblent toujours trop brèves, dans l’impatience quelquefois douloureuse des retrouvailles — c’est la définition même de la nostalgie.

Je me désole que, pour la majorité des gens, l’Alsace n’existe que durant une période qui va du 25 novembre au 25 décembre. Bien entendu, on ne peut pas tenir complètement rigueur aux autorités locales de vendre du marché, voire de la capitale de Noël au kilomètre, puisque ce label a des retombées très concrètes en termes de commerce et d’image ; il me semble permis, en revanche, de déplorer que si peu soit fait pour promouvoir durablement, au-delà de cet événement saisonnier, les patrimoines de cette région et ceux qui les font vivre, et il ne faut visiblement pas compter sur des médias en manque chronique de curiosité pour aller au-delà du triptyque aguicheur Petite France – Petite Venise – Route des vins.

L’idée de créer La belle Alsace est née du constat un peu amer de cette distorsion entre la richesse observée sur place et le peu d’écho qu’elle semble rencontrer hors de ses frontières. J’ai longuement hésité avant de me lancer dans cette aventure pour laquelle mon principal handicap est de ne pas vivre sur place. Je veux croire qu’il est possible de transformer ce qui peut apparaître comme un désavantage en atout, par le regard distancié qu’il implique et un relatif anonymat qui autorise un surcroît d’objectivité et d’indépendance, puisque je ne dépends d’aucune invitation, pas plus que je ne prête le flanc à un quelconque soudoiement ; il ne s’agira donc pas ici faire la publicité de qui ou de quoi que ce soit sans l’avoir expérimenté par moi-même et j’ai la ferme intention de préserver une liberté de ton maximale. Le nom du blog en annonce tout le programme ; je n’ignore évidemment pas les tensions auxquelles la société alsacienne n’échappe pas moins que les autres dans les temps troublés que nous vivons, mais mon objectif reste de mettre en valeur ce qui, à mes yeux, fait de l’Alsace une région dont se dégage un charme prenant auquel son histoire si particulière n’a pas peu contribué. Musées, églises, jardins, châteaux, artistes, artisans, chercheurs, passionnés constituent, chacun à leur manière, un des fragments d’un fascinant kaléidoscope – une belle image, au sens propre, ce qui n’empêche néanmoins pas d’essayer d’aller au-delà des clichés de carte postale – dont je tenterai de vous offrir, au gré de mes itinéraires (par principe, toujours en transports en commun ou à pied, afin que les découvertes ne se limitent pas à ceux qui possèdent une automobile), un reflet que je souhaite point trop infidèle.

Ce projet est encore en partie dans les langes et va naturellement évoluer et s’affiner au fil des semaines et des mois. Vos remarques, idées et contacts sont naturellement bienvenus, soit au travers des commentaires, soit à l’adresse bloglabellealsace@gmail.com, soit, pour les utilisateurs des réseaux sociaux, sur la page facebook dédiée. Je remercie d’ores et déjà celles et ceux qui chemineront avec moi sur les routes de La belle Alsace.

 

Abd Al Malik (né en 1975), Conte alsacien
paroles de Régis Fayette-Mikano, musique de Gérard Jouannest

Abd Al Malik, Dante (Barclay, 2008)

© 2017 La belle Alsace

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